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L'Internationalisme des Rockefeller |
Assoiffé de pouvoir, Nelson Rockefeller, second fils de John Rockefeller Junior, avait établi pour le Nouvel Ordre Mondial un plan qui rendrait les Etats Nations obsolètes.
NELSON A. ROCKEFELLER, LE PUBLICISTE (1908-1979)
Dans les années quarante à cinquante, l'élite américaine au pouvoir concevait de grandes ambitions pour les 5 fils de John Rockefeller Junior. (Pour illustrer les préjugés de l'époque, sa fille Abby fut exclue de ces délibérations.) Des livres, comme par exemple le bel exercice de brosse à reluire d'Alex Morris : Those Rockefeller Brothers : An Informal Biography of Five Extraordinary Young Men (1953), spéculèrent ouvertement sur la façon dont la progéniture de Junior ferait évoluer l'ovre philanthropique de la famille. Certaines se vérifièrent exactes, John D. III et Laurance semblèrent tous deux enclins à endosser ce style de vie patricien trempé de philanthropie, tout en tentant d'influer sur la politique gouvernementale depuis les coulisses. David, bien sûr, le prit de beaucoup plus haut, en conciliant cela avec une carrière de banquier, alors que Winthrop prit le chemin opposé, touchant un peu aux affaires puis exerçant comme gouverneur de l'Arkansas, poste relativement obscur du paysage politique américain.
Ce fut Nelson, second de la fratrie qui brisa le moule de façon décisive. Contrastant avec ses frères plus réservés et en désaccord avec les attentes familiales, Nelson entreprit énergiquement une carrière qui le propulsa aux plus hauts niveaux du gouvernement, d'abord comme officiel puis comme homme politique. C'était inévitable et à la mesure de sa personnalité dominante au sein de cette nouvelle génération. Il était extraverti et semblait immunisé contre les restrictions et interdits puritains de son père. Nelson possédait également un vaste appétit de pouvoir mais déviait des traditionnels efforts de la famille à calmer les craintes populaires concernant le pouvoir des Rockefeller en gardant un profil bas, et cherchait à être largement connu comme puissant personnage.
Ce fut donc Nelson qui éclipsa l'ainé, John D. III, pour prendre une position centrale dans la conduite des affaires de la famille, décidé à contrôler le réseau philanthropique. Ainsi, après une carrière erratique et peu satisfaisante au gouvernement, il tenta maladroitement de gagner le poste suprême : la Maison Blanche. Ainsi, pour Nelson, le mérite se mêla à la frustration et le prix qu'il paya fut élevé ainsi que le dommage subi par le nom de la famille. Même David finit par voir en lui, non plus "un héros qui ne pouvait se tromper mais un homme prêt à sacrifier presque tout à son ambition démesurée
DU TECHNOCRATE AU POLITICIEN
Spéculant sans réserve sur le nom des Rockefeller, Nelson ouvrit les portes qui lui permirent de poursuivre une carrière variée au sein du gouvemement, aux affaires étrangères dans les administrations Roosevelt, Truman et Eisenhower, bien que son passé ne se caractérisait pas par un sens aigu de la diplomatie.
Sous la présidence de Franklin D. Roosevelt, il remplit les fonctions de coordinateur du bureau des affaires inter-amériques (1940-44), celle de président de la commission inter-amérique (1940-47) et de sous-secrétaire d'Etat pour l'Amérique Latine (1944-45). Sa bonne fortune s'effrita avec Harry Truman qui démit Nelson du Département d'Etat, apparemment à la demande insistante du nouveau secrétaire d'Etat Dean Acheson qui supportait mal ses efforts fructueux à établir un courant de sympathie pour l'Argentine au sein des Nations Unies. C'est un Nelson assagi qui se retira dans la philanthropie, accepta uniquement les appointements symboliques de président de l'International Development Board (1950-51).
Sous Dwight Eisenhower, son étoile brilla à nouveau et il occupa le poste d'assistant aux affaires étrangères du Président (1954-55) puis se retrouva à la téte du "Forty Committee" chargé de superviser les opérations secrètes de la CIA. Il avait été à deux doigts d'obtenir une position supérieure au ministère de la défense. Mais une opposition conjointe des autres membres du cabinet présidentiel avait pu convaincre - avec raison - Eisenhower de son intention d'augmenter drastiquement le budget de la défense, provoquant la fin abrupte de sa carrière publique.
Ces expériences furent néanmoins salutaires à son ambition. Ses relations houleuses avec l'establishment technocratique, qui fit à l'évidence une allergie à son intrusion dans sa sphère, ouvrirent son appétit pour un pouvoir politique plus important. Nelson ne se satisfaisait pas d'opérer depuis les coulisses comme le faisaient ses frères et ne pouvait envisager de continuer à subir les humiliations inhérentes aux postes de fonctionnaire moyen. D'après l'auteur Stewart Alsop, Nelson réalisa finalement "qu'il n'y avait qu'une seule façon pour un homme très riche comme lui d'obtenir ce qu'il avait toujours recherché - le vrai pouvoir et la véritable autorité politique". Pour lui, cet ultime but était représenté par la présidence des États-Unis.
En 1958, s'appuyant sur son vaste héritage, il lança sa carrière politique, battant W. Averell Harriman à l'issue du combat des millionnaires et devint Gouverneur de l'Etat de New-York, un poste qu'il garda jusqu'en 1973. Comptant sur cette position pour lui servir de tremplin vers la présidence, Nelson mena une campagne pour obtenir la représentation des Républicains en 1960, 1964 et 1968, mais échoua trois fois, dont deux contre Richard Nixon.
Ironiquement, ce fut à la suite de la démission de ce dernier lors du Water Gate qu'il réussit finalement à entrer à la Maison Blanche, mais comme Vice-Président d'un Président de transition, Gerald Ford. La survie de Ford à deux tentatives d'assassinat signifie qu'il fut deux fois à un cil d'accéder à la présidence, sans jamais y parvenir. Si près et pourtant jusqu'ici... il n'est pas de mystère quand à la réponse sèche que donnait Nelson, à la fin de sa vie, à la question de savoir ce qu'il aurait souhaité le plus réaliser : "être président".
INTERNATIONALISME OU IMPÉRIALISME
Il existe deux interprétations concurrentes concernant la vision des affaires étrangères qu'entretint Nelson Rockefeller tout au long de sa carrière politique. La première lui attribue une perception ultra-conservationniste et anticommuniste qui lui valut de la par de quelques journalistes le sobriquet de "guerrier le plus froid de tous". Elle voit en lui un impérialiste et militariste qui pensait que les USA devaient "agir agressivement à tout évènement dans le monde qui menace les intérêts propres au pays" (Chapman). Les défenseurs de cette perception s'appuient sur l'ambition nécrophile de Nelson (Fitch) de pourvoir chaque foyer américain d'un abri anti-atomique, sur son appel à l'augmentation de 10 % du budget de la défense en 1960, sur ses reproches adressés à Eisenhower d'avoir laissé l'Union Soviétique dépasser les USA lors de la fameuse (mais illusoire) course à l'armement des missiles intercontinentaux et sur son apparente absence de scrupules à utiliser l'arme nucléaire contre l'insurrection communiste.
La seconde interprétation, de façon contrastée, présente Nelson comme un "leader dans la campagne qui vise à noyer la souveraineté américaine sous l'hégémonie d'un super-Etat mondial". "Je pense que Nelson Rockefeller a clairement été engagé pour essayer de réduire les USA à une partie d'un gouvernement mondial socialiste", déclarait en 1958 Robert Welch, fondateur de la John Birch Society. On dépeint ici en Nelson un supporteur insidieux d'un complot ourdi par la classe dorninante et visant à utiliser le communisme pour subvertir la souveraineté des USA et des autres pays du "monde libre".
Mais ces théories aussi caricaturales échouent à cerner la véritable nature de la stratégie de Nelson à l'égard de l'ordre du monde. Celle-ci cherchait sur le court terme à assurer à l'amérique une suprématie militaire garantissant la victoire sur le communisme soviétique et envisageait à long terme que les USA emploient leur statut de superpuissance à dessiner un "nouvel ordre mondial" basé sur un fédéralisme planétaire organisé autour de blocs régionaux et le libre échange commercial entre les nations. Les influences qui fondèrent la politique étrangère de Nelson furent nombreuses, débutant avec celle de son père et de Fosdick et continuant à travers de la pléthore de conseillers politiques en relations internationales qu'il employa. Mais il est essentiel de tenir compte des diverses origines de chaque approche.
Concernant sa véhémente conception anticommuniste du court terme, on découvre une surprenante source. Après son départ peu inspirant de l'administration Eisenhower en 1955, Nelson a employé le Dr Henry Kissinger, partisan à la pointe de la Realpolitik et étoile montante de l'establishment. Ce dernier est largement considéré comme adepte d'un gouvernement mondial mais cette assertion résulte de façon primaire d'une analyse grossière pêchant par association déductive hâtive de son appartenance au CFR (Council of Foreign Relations) comme preuve de cette tendance. Il n'y a aucun doute sur le caractère détestable, au mieux égoiste, fourbe et opportuniste de sa personnalité, mais il n'a jamais été partisan d'un gouvernement mondial. Par exemple, dans son premier livre issu de son activité au CFR, Nuclear Weapons and Foreign Policy, Kissinger rejette explicitement l'option du gouvernement mondial en la qualifiant de "guère réaliste", ajoutant qu'il ne pouvait y avoir d'échappatoire aux responsabilités de l'âge du thermonucléaire par l'établissement d'une autorité supranational.
Malgré cela, Kissinger était utile à Nelson, fournissant un support consistant à ses fantasmes anticommunistes belliqueux. D'après Joseph Persico, auteur de ses discours depuis quelque 11 années, la solide conception qu'avait Kissinger d'un monde maintenu par l'équilibre des pouvoirs convenait parfaitement à Nelson. Mais l'influence qu'eut Kissinger ne doit pas être surestimée. D'une part, son adhésion an principe de l'équilibre de la terreur résultait de son anticommunisme instinctif qui stigmatisait le bloc soviétique comme menace première pour l'Amérique. C'est donc cet équilibre de la terreur à l'ouvre de cette époque et par conséquent les vues froides de Kissinger qui convenaient à Nelson. Cependant, dans une perspective à long terme, Nelson était incontestablement un internationaliste libéral Wilsonien, couleur qu'il avait manifesté de façon intermittente depuis 1940. Par exemple, il joua un rôle décisif, à travers la controverse générée par la pression exerça en faveur de l'adhésion de l'Argentine aux Nations Unies, dans l'adoption de l'article 51 (autorisant les alliances inter-étatiques dans le cadre d'une riposte à une agression) dans la charte des Nations Unies. Mais dans le même temps, mécontent de la présence soviétique dans l'organisation internationale et déterminer à "purifier" l'Amérique Centrale et Latine de toute "influence commerciale étrangère", Nelson était un ardent supporteur des blocs régionaux, particulièrement dans la perspective d'un hémisphère occidental sous la houlette des USA. Durant la présidence Eisenhower, Nelson fut un des plus féroces défenseurs du concept d'Union Atlantique, en dépit de l'opposition patronnée par le secrétaire d'Etat John Foster Dulles qui qualifiait l'idée de prématurée.
C'est aussi dans cette période de la fin des années quarante, début des années cinquante, que Nelson, en soutien de son objectif d'encourager l'avènement d'un hémisphère occidental unifié - ou, plus précisément de la domination économique américaine sur l'Amérique Latine - créa l'American International Association for Economic and Social Development (AIA) et l'International Basic Economy corporation (IBEC). L'AIA était ostensiblement destinée à promouvoir le développement économique de l'Amérique Latine et à combattre "la pauvreté, la maladie et l'illettrisme", tandis que l'IBEC était censée encourager l'investissement financier. Président fondateur des deux institutions, Nelson les conçut naturellement pour servir son objectif de développement. Mais en vérité, il était guidé par le but moins élevé de rompre les barrières nationales stopposant à la pénétration des sociétés américaines en relation avec le glissement de la fortune Rockefeller du secteur pétrolier vers ceux de la banque internationale et de l'investissement dans le Tiers-Monde.
Lorsqu'il décrivait les activités de l'AIA et de l'IBEC, il employait une terminologie retrouvée ensuite dans "la bouche des adeptes de la mondialisation. Aujourd'hui, statuait-il à la fin des années quarante, le capital doit aller là où il peut produire le plus de biens, rendre les meilleurs services, rencontrer les besoins les plus pressants des gens. Au sujet des actions menées par l'IBEC en Amérique Latine, Nelson faisait remarquer qu'en raison des gros problèmes auxquels est confronté notre mode de vie, il était essentiel qu'elles démontrent que les entreprises américaines peuvent... aider à les résoudre, au bénéfice de notre vie quotidienne et de notre position dans le monde des affaires. Il déclarait que les USA avaient besoin de maitriser de tels probèmes s'ils souhaitent que leur système survive. De l'ensemble de cette rhétorique de l'aide destinée aux peuples, au final, ce qui restait primordial aux yeux de Nelson était de protéger et d'étendre notre système.
TROIS SOURCES D'INSPIRATION
Afin de comprendre la plus définitive des expressions de l'internationalisme libéral de Nelson, il est nécessaire d'examiner sa carrière de candidat à la Présidence, du milieu des années cinquante jusqu'à 1973. On peut noter alors, qu'à l'instar de l'influence qu'eut Fosdick sur son père, au moins trois sources d'inspiration guida la vision de Nelson durant cette période.
- La premiere fut le rapport de 1959 émanant du Rockefeller Brothers Fund, Prospect for America. Epaulé par David, Laurance, Winthrop et l'argent de la famille, Nelson avait mobilisé près d'une centaine de membres de l'establishment de la côte Est pour participer à ce projet spécialement conçu pour ses campagnes présidentielles. Les participants étaient divisés en six groupes : trois se focalisaient sur les sujets de démocratie intérieure, l'éducation et l'art contemporain alors que les trois autres s'intéressaient à la défense, la politique étrangère américaine, le commerce international et le développement économique. Nelson donnait largement dans ce rapport des recommandations détaillées pour établir le leadership des USA lors de la mise en place des accords économiques régionaux, des principes fondant le commerce international et dans la consolidation des institutions internationales.
Les conseils politiques du Prospect for America renforçaient le consensus wilsonien internationaliste libéral de l'establishment, recommandant à l'Amérique de se fixer pour objectif d'établir "un monde de paix, basé sur diverses entités politiques membres d'une communauté", s'agissant pour elle de saisir alors l'opportunité... de façonner un nouvel ordre mondial. Celui-ci consisterait en l'existence d'institutions régionales subordonnées à une organisation internationale dont l'autorité croîtrait - conçue de sorte à posséder la capacité de traiter les problèmes que les Etats nations seront de moins en moins en mesure de résoudre seuls. Pour accélérer le programme concernant le libre échange, le rapport arguait que les USA devaient encourager la formation de systèmes d'accords commerciaux régionaux partout dans le monde libre dont un marché commun de l'hémisphère occidental comprenant les Amériques du Nord, centrale et du Sud. Le document avait également loué les Nations Unies comme élément constitutif de notre conviction que les problèmes d'impact mondial devaient être traités par des institutions d'envergure internationale.
- La deuxième source d'influence, moins connue, s'incarnait en la personne de Emmet John Hugues (1920-1982). C'était l'auteur des discours d'Eisenhower, conseiller supérieur en relations publiques au Rockefeller Brothers Fund (1960-63), et le chef de campagne de Nelson en 1968. Hughes est décrit par certains récits, non comme une personnalité de premier rang mais comme l'un des hommes de confiance les plus proches de Nelson, exerçant comme idéologue en chef ou comme théoricien de campagne à l'occasion de ses campagnes présidentielles mamquées.
C'était également un internationaliste libéral. Dans son livre de mémoires de l'époque passée au service d'Eisenhower, The Ordeal of Power (1963), il se vantait d'avoir inséré dans les discours d'Eisenhower les expressions de support américain au droit international, les Nations Unies, désarmement et réorientation des efforts en direction d'un allègement de la pauvreté dans le monde. Vision révélée également dans le discours The Chance for Peace prononcée par Eisenhower le 16 avril 1953, au cours duquel il exhortait les Américains à soutenir un programme réunissant toutes les nations dans l'allocation des capitaux économisés par le désarmement à un fonds pour l'aide et la reconstruction du monde.
- La troisième source était représentée par un proche ami et conseiller, Adolf Berle (1895-1971), dont l'action se solda par d'importantes contributions à l'idéologie de l'internationalisme de Nelson. À la fin des années quarante, sa vision de la guerre froide comprenait la création d'une politique de bon voisinage organisant les relations communautaires des nations libérales pour s'opposer à l'URSS. Il s'opposa à l'OTAN arguant que le langage des alliances militaires était dépassé, et soutint à la place le principe de sécurité collective assumé par les Nations Unies. Berle croyait aussi dans les vertus de l'intégration internationale économique, mises en exergue dans son livre paru en 1954, The 20th Century Capitalist Revolution, qui soutenait l'idée d'une dynamique économique capitaliste rendant obsolète l'entité Etat-Nation.
Il participa également au projet Prospect for America, établissant les lignes de recherche des divers groupes de travail et insista sur le besoin de développer une philosophie partagée pour les affaires étrangères. De plus, Berle collabora avec Kissinger à l'écriture du rapport final, et sa marque peut être perçue dans les sections les plus franchement favorables aux institutions supra-nationales et à l'intégration économique internationale.
LE NOUVEL ORDRE MONDIAL DE NELSON ROCKEFELLER
Ces diverses influences constituèrent dans les faits une version légèrement mise à jour du modèle d'ordre mondial édicté par le binôme Wilson-Fosdick, qui comprenait les notions de libre marché, d'institutions supranationales, de suprématie américaine et de défaite du communisme. Nelson souscrivit volontairement et répétitivement à ce leitmotiv politique au long de sa course pour la Maison Blanche. L'idée que le changement mondial, en particulier en termes d'interdépéndance économique, rendant le concept d'Etat Nation redondant, se trouvait au centre du credo Nelsonien. Dès 1951, il utilisa le terme d'interdépendance pour caractériser les relations économiques entre l'Occident et les pays en voie de développement. Mais ce fut dans son essai Foreign Affairs, en 1960, qu'il déclara penser que le fait essentiel de notre temps était la désintégration du système politique hérité du XIXè siècle... la grande idée de cette époque étant celle de monde non pas en compétition mais en coopération. De la même façon, au cours de ses conférences sur le fédéralisme à l'université d'Harvard en 1962, il affirmait : Aucune nation ne peut aujourd'hui defendre sa liberté ou satisfaire les besoins de sa population depuis l'intérieur de ses frontières et par ses seules ressources propres... l'Etat Nation, comme entité séparée, menace, à bien des titres, de devenir aussi anachronique que l'Etat Cité des Grecques antiques.
Nelson soutenait que l'Etat Nation devenait de moins en moins compétent pour assurer ses rôles politiques internationaux, les structures de l'0rdre international prévalantes ayant volé en éclat laissant un vide politique historique. L'ancien ordre mondial basé sur l'équilibre des pouvoirs du XIXè siècle n'était plus, alors que les relations internationales étaient devenues véritablement planétaires - ceci exigeait la définition d'un nouveau concept de relations entre les pays sous forme d'un cadre dans lequel les aspirations de l'humanité puissent être satisfaites pacifiquement...
Simultanément, Nelson critiquait le rôle joué par les Nations Unies, estimant qu'elles n'avaient et n'étaient pas capables de mettre en place le nouvel ordre mondial que les évènements exigeaient de fagon irrésistible. Il reprochait à l'Union Soviétique et à ses alliés d'avoir affaibli les Nations Unies. Il affirmait que le bloc communiste était dévolu à la manipulation du processus démocratique des Nations Unies d'une façon suffisamment astucieuse et déterminée pour contrecarrer leur rôle et leur pouvoir. Mais la menace représentée par le bloc communiste allait au-delà des dommages aux Nations Unies et attentait à la réalisation de ses propres cruels desseins en regardant l'ordre mondial. Les communistes avaient pris nos mots, nos apparences, nos propres symboles d'aspirations et d'espoirs et... les avaient corrompus, trompés et trahis au profit de leur quête pour la domination du monde.
Cependant, au cours des primaires de la présidentielle de 1968, Nelson était moins pessimiste au sujet des Nations Unies, maintenant que l'organisation internationale n'était pas en panne. En complément, lors d'un diner de soutien du parti républicain, les données recueillies montrent que la force des Nations Unies a grandi... La question était cependant ambiguë : Jusqu'à quel point les Nations Unies sont-elles propres à servir l'intérêt des USA, et comment peuvent-elles effectivement favoriser un ordre mondial plus stable...? La réponse de Nelson : assurance de la prise en compte de ces deux aspects du sujet. Bien que les USA ne pussent espérer contrôler l'organisation totalement, celle-ci pourrait agir dans l'intérêt national américain (code habituel pour définir l'intérêt du monde des affaires) en maintenant un ordre mondial qui emploie les ressources d'autres Etats membres. Les opérations de maintien de la paix des Nations Unies, disait-il, ont constitué une contribution vitale en faveur de la construction d'un ordre mondial plus stable et ont réalisé multilatéralement ce que les USA auraient réaliser eux-mêmes à un coût bien supérieur. Les interventions menées par les Nations Unies étaient souvent le meilleur moyen de contrôler les crises dangereuses, alors que les actions unilatérales comme le Vietnam ont tendance à avoir des consequences boomerang. Il était parfaitement clair que les interventions des Nations Unies ont consolidé l'ordre mondial et... également fait progresser les objectifs des USA.
Il était donc dans l'intérêt de l'Amérique, selon Nelson, de prendre l'initiative du renforcement du rôle des Nations Unies comme médiateur et promoteur de la paix, alors qu'elles peuvent et doivent être employées comme instrument primordial dans la recherche d'un monde meilleur. En support de cet objectif, Nelson préconisait que les USA prennent l'initiative en amenant les conflits devant les Nations Unies avant qu'ils n'atteignent un point critique, tout en encourageant un fort leadership de la part du Secrétaire Général en mettant l'accent sur la diplomatie préventive et paisible et moins de référence aux votes en faveur des objectifs américains. Insistant sur le nécessaire renforcement des fonctions de maintien de la paix des Nations Unies, Nelson encouragea la participation des troupes de plus petits pays à ses opérations, et soutint l'idée du développement de leur financement.
Si les principes de Nelson semblent familiers en ce moment, c'est parce qu'ils furent largement repris par le rapport de 1992 du Secrétaire Général Boutros Boutros-Ghali, "An Agenda for Peace". Boutros-Ghali y faisait réellement écho aux recommandations de Nelson dont les notions de diplomatie préventive, de paix et en faveur d'un équipement prêt à servir pour l'ONU dans tout pays. En dépit d'un bouleversement bref de l'activité durant les années quatre-vingt-dix, ce type de propositions se trouve loin d'être réalisé, spécialement étant donné la suspicion de l'administration Bush à l'égard des capacités de maintien de la paix de l'ONU.
Le monde meilleur que Nelson avait à l'esprit, censé remplacer le système existant d'Etats Nations, était essentiellement un monde fédéré réunissant les nations non-communistes. Dans son livre Unity, Freedom & Peace, Rockefeller soutenait en 1968 que l'idée fédéraliste - telle qu'elle fut mise en oeuvre par les pères fondateurs de l'Etat américain... par leur acte de création constitutionnelle du XVIIIè siècle - pouvait s'appliquer au contexte plus large de la sphère des nations libres, au profit d'une liberté garantie et d'un ordre stable dans le monde libre. Lors de sa conférence à Harvard, Nelson révéla qu'il avait depuis longtemps pressenti que la route de l'unité des nations libres passait par la création de confédérations en Occident et autour de l'Atlantique, peut-être même en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie.
Pour atteindre son objectif, il approuva l'extension de la Communauté Européenne comme processus d'intégration à la communauté nord-atlantique. L'unité politique européenne serait un premier pas vers la formation d'une communauté atlantique, affirma t-il.
De plus, en encourageant ce type de développement aux Amériques, les USA pourraient prendre la tête de la formation d'une Union économique Pan-Américaine qui serait alors devenu le marché commun le plus important du monde.
Mais Nelson était très clair en considérant ce type d'arrangement comme un moyen d'atteindre ses fins ; tenant compte de la menace communiste et des problèmes mondiaux, notre progression vers l'unité doit maintenant s'étendre à des actions aussi bien à l'intérieur des régions qu'entre elles.
Ainsi, les nouveaux accords régionaux doivent être vus comme l'étape sur le chemin menant à une intégration mondiale : L'unité en Occident implique un acte de création politique - comparable a celui engagé par les pères fondateurs de notre pays - peut-être d'une originalité, d'une audace et d'un dévouement plus grands encore. À notre époque, c'est le défi qui nous guide, nous contraint, nous inspire l'élaboration d'une grande alliance nord-atlantique, un regroupement au sein d'une confédération nord-atlantique, qui ménerait à une union mondiale des pays libres.
Plus tôt, a Harvard, il avait évoqué un danger plus important a ne pas réussir cette unification : Le choix historique qui nous fait face n'est pas moins que le suivant : les nations libres du monde prendront l'initiative d'adapter le concept fédéral à leurs relations, soit nous serons conduits, un par un, à nous retirer dans un périlleux isolationnisme - politique, économique et intellectuel - si ardemment recherché par la politique soviétique du "diviser pour mieux régner".
Nelson Rockefeller fit sien le vieil argument libéralo-internationaliste selon lequel les USA devaient promouvoir le libre marché mondial pour renforcer le système de la libre entreprise et relier ainsi les autres parties noncommunistes du monde. Il déclara qu'il devait exister une expansion et une continuité de la politique commerciale libérale américaine dans la mesure où elle bénéficierait non seulement aux pays en voie de développement mais aussi à l'économie des USA. Et dans une démarche qui continue aujourd'hui à être connue sous le nom de régionalisme ouvert, Nelson soutenait que la formation de regroupements régionaux de libre marché pouvait être un bon moyen d'établir le libre marché mondial : Les accords régionaux en Europe et en Occident doivent être utilisés comme modèles pour l'organisation économique des autres parties du monde. Compte tenu du point clé voulant qu'aucune nation ne puisse réaliser ses aspirations par ses seuls efforts, les regroupements régionaux, développant alors entre eux des politiques encore plus libérales, constitueront alors une étape vers l'objectif d'un système mondial de libre échange.
Reprenant plus tard cet argument lors d'un discours donné au Executive Club en 1964, Nelson recommandait que Washington utilise son influence politique pour établir des règles au sein du GATT, qui puissent garantir que les accords économiques régionaux évolueront vers une libéralisation progressive du commerce plutôt qu'une partition du commerce mondiale selon les préférences et la discrimination.
Nelson était également favorable à la formation d'une banque centrale mondiale qui pourrait empêcher les crises monétaires et contribuer au progrés économique mondial, suggérant que le rôle du FMI soit élargi dans cette optique.
Le thème le plus récurrent de l'idéologie internationaliste de Nelson était l'importance du leadership américain. Les USA, déclarait-il lors de nombreux forums, doivent prendre l'initiative lors du processus de création d'une fédération mondiale, tout comme ils étaient nés pour l'amour de l'idée que l'homme devait être libre pour suivre sa destinée unique et individuelle - une croyance reposant sur notre foi infaillible en la fraternité, attribut de l'humanité entière. Le tumulte dans le monde ne s'essouflera qu'avec l'émergence d'un système international plus ou moins généralement accepté, écrivait-il en 1968. L'objectif est l'ordre... cependant, si nous ne pouvons créer cet ordre seuls, il ne peut être établi sans nous.
Pour Nelson, l'Amérique était trop interconnectée pour échapper à ses obligations ; en fait, les réels intérêts de l'Amérique sont interdépendants de ceux des autres nation du monde libre. Les implications étaient ainsi évidentes : Nous devons assumer un rôle de leadership digne des États-Unis et proportionnel à nos intérêts et à ceux du monde libre qui doivent être considérés comme un tout.
Même la chute du communisme ne libérerait pas les USA de cette charge : Nous faisons face à des tâches qui seraient, pour l'essentiel, identiques même si le communisme n'avait jamais existé. Il nous est demandé d'oeuvrer avec les peuples du monde afin de développer une réelle communauté planétaire.
Alors que les années soixante-dix avaient vu ses espoirs de gagner la Maison Blanche anéantis, Nelson Rockefeller recherchait toujours une reconnaissance politique et se toqua d'environnementalisme, développant à nouveau une tendance internationaliste. Dans son livre, Our Environment can be Saved (1970), Nelson invoquait les implications politiques inévitables de la nécessité d'anticiper la dégradation de l'environnement, soutenant que la prévention de la crise écologique imminente pourrait devenir un terrain de coopération accrue entre les nations. À cette fin, il recommandait que les USA participent à coordonner la planification de contrôles internationaux.
VICE PRESIDENT PAR ACCIDENT
Le sort voulut que l'autodestruction politique et personnelle de son adversaire Richard Nixon, donnât une valeur nouvelle à Nelson et en décembre 1974, après un long processus de révélations et de confirmation au sein d'un Congrés suspicieux, il devint Vice-Président de l'administration juste née de Gérald Ford. Malgré que Nelson fut le prochain en ligne pour accéder à la présidence, ses déclarations de politique étrangères furent rares et très prudentes dans cette période. Avec son protégé au poste de secrétaire d'Etat aux relations extérieures, Nelson avait envisagé d'exercer un contrôle sur la politique intérieure. Il eut, cependant, des démêlés avec le chef de cabinet de Ford, Donald Rumsfield, qui était déterminé à maintenir le manque de pouvoir du Vice-président.
Bien qu'appointé en fait comme Vice-Président du Conseil des Affaires Intérieures (Domestic Council), Nelson se retrouva largement écarté des prises de décision. Au suket de sa situation, Nelson raillait : je vais aux enterrements et aux tremblements de terre. Sa contribution aux politiques extérieure et intérieure se limitait à officier dans la Commission gouvernementale pour l'organisation et la conduite de la politique étrangère en 1974, et de façon plus controversée comme président de la commission sur les activités intérieures de la CIA en 1975.
En analyse finale, cependant, son rôle quelque peu marginal dans l'administration Ford eut en soit peu de conséquences dans la mesure où le programme Wilsonien libéral internationaliste fut adopté par Ford et Kissinger de toute façon, bien que ce soit plus attribuable à l'influence de David Rockefeller. Sous l'égide de la Trilateral Commission, David avait mobilisé l'establishment contre la Realpolitik de l'administration Nixon avec grande efficacité. Fini le leitmotiv nixonien de monde plus sûr par l'équilibre des superpuissances et le dédain de l'ONU qui l'accompagnait. Il était maintenant remplacé par une adhésion inhabituelle (spécialement pour Kissinger) au droit international, à la coopération institutionnalisée entre les pouvoirs industriels (plutôt que des alliances), aux notions de communauté mondiale et d'interdépendance mondiale croissante.
En effet, comme le faisait observer en 1976, l'introduction du texte de Projet pour les années quatre vingt du Council on Foreign Relations, les prises de positions enthousiastes du président Ford aux sommets de Rambouillet et de San Juan, à l'instar des récents discours de Kissinger, pourraient avoir émané des pages du Trialogue (Journal de la Trilateral Commission)... L'internationalisme des Rockefeller avait encore laissé sa marque, même si très ironiquement, Nelson, malgré un poste de Vice-Président, joua qu'un rôle périphérique.
Sa marginalité s'accrut encore lorsqu'en novembre 1975, sur l'injonction de Ford, Nelson retira sa candidature de Vice-Président lors des élections présidentielles de 1976. Ce fut l'ouvre de Rumsfeld ; pensant qu'il représentait un handicap électoral, le chef de cabinet fit pression pour que Nelson soit débarqué du train présidentiel. Au lieu de constituer la marche finale qui débouchait sur le bureau ovale, comme Nelson le croyait, la Vice-Présidence fut l'impasse dont ne ressortirait plus sa carrière politique.
D'après David Rockefeller, la décision de Ford descendit Nelson et lui fit perdre tout intérêt pour la politique. De plus, échouant alors que le gros lot semblait à portée de main, Nelson finit sa carrière politique comme un homme amer et aigris. Il retourna dans la sphère familiale ou, dans un dernier sursaut, il tenta de prendre le contrôle de la Rockefeller Brother Foundation des mains de ses frères et échoua.
La fin de Nelson Rockefeller fut soudaine et controversée à souhait ; l'ex-politicien de 70 ans est rapporté être décédé en plein rendez-vous amoureux avec une de ses employées sexuelles. Néanmoins, son trépas en 1979 provoqua un important et pieux émoi dans les médias contrôlés par les corporations. Time Magazine déclara, il était guidé par la vocation à servir, à améliorer et à élever son pays, alors que le Newyork Times louait en lui le phare de l'internationalisme et l'intérêt qu'il consacra au pays, il aurait pu faire un grand Président. C'était en fait une tragédie pour le pays qu'il n'ait pu atteindre son but. Kissinger affirmait aussi que l'influence de Nelson sur les politiques internationale américaines était plus grande que le supposaient beaucoup de gens : ...au final, ce fut souvent Nelson qui établit le programme mis en ouvre ensuite comme politique nationale. Le travail intellectuel de base qui déboucha sur beaucoup d'innovations était le sien... Le destin a voulu qu'il laisse sa marque durable sur notre société, même si c'est de manière presque anonyme qu'il conçut ses programmes, qu'il promut ses valeurs et changea la vie de beaucoup.
Si on laisse de côté l'éloge servile et quelque peu imprécise de Kissinger, la montée et la chute de Nelson révèle que sa contribution à l'élaboration du Nouvel Ordre Mondial fut au mieux marginale. Nul doute que s'il avait été élu Président, ne serait-ce que pour quelques années, il aurait mis en mouvement les plans mondialistes qu'il avait soutenu au long des années soixante. Heureusement, bien que certaines figures de l'establishment ne soient pas de cet avis, cela n'arriva pas.
Mais l'échec de Nelson à accéder au bureau ovale le réduisit effectivement à n'être que le publiciste de la vision du Nouvel Ordre Mondial de sa famille. Il fit la promotion des politiques favorables à une gouvernance mondiale, mais ne fut jamais en mesure de commander à leur mise en oeuvre. Alors que Nelson était incapable de s'assurer l'accès au bureau si ardemment désiré et restait largement à l'écart des institutions philanthropiques, spécialement la RBF et la Rockefeller Foundation qui donnaient à la famille son réel pouvoir, l'amertume de ses dernières années n'est pas une surprise.
Comme nous le verrons dans les parties suivantes, ses frères furent alors les plus impliqués dans ces buts philanthropiques, par les fondations et les organisrnes politiques soutenus par les finances de la famille. Ils eurent l'impact décisif sur la formulation de l'idéologie du Nouvel Ordre Mondial et sa mise en oeuvre. Et à leur tête, bien entendu, David...
Traduction : David Dennery
Will Banyan - NEXUS > Octobre > 2003 |
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